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Je plains celles et ceux qui, au cours de leur vie, n’ont pu se poser de questions que d’ordre pratique. On pourrait croire que leur nombre se réduit à ceux-là désignés sous le terme englobant de classes populaires, comme si l’urgence de la situation matérielle des dites classes ne pouvait leur permettre l’accès à une spiritualité. Il n’en est rien. Je constate cette obsession du pratico-pratique chez des bien-nés qui depuis leur naissance disposent de capitaux économique et culturel, si ce n’est conséquents, au moins suffisants pour que je m’étonne que ne soit pas plus éveillé chez eux la question de ce qu’ils foutent là. Ou quand elle se pose, c’est avec une insistance toute relative bornée à la limite de leur confort. Je suppose que les questions d’intendance et de « bureaucratie du ménage » leur sont un leurre pour se masquer ce qui saute aux yeux, à savoir leur insatisfaction chronique. Ils semblent s’accommoder de la morosité de leur humeur et parviennent à la différer en fabriquant tout un tas de choses et de trucs à gérer. Bon an mal an, ils doivent y trouver leur compte. Qui a la chance de connaître des tourments existentiels plus intenses, et la seconde chance, de les prendre à bras-le-corps, ne peut souffrir un tel ennui, une telle absence de joie. Et même en rognant sur l’intensité du tourment, comment ne pas remuer ciel et terre quand l’insatisfaction se porte à ce point sur la peau ? Comment ne pas ouvrir et lire un livre, et un autre et encore un autre ? Comment ne pas déclencher un flot de paroles ou d’écrits pour dire ce mal-être ? Comment l’inertie les gagne, les cloue entre Facebook et Netflix, les balade entre un cours de yoga neurasthénique et une errance prolongée sur l’écran de leur smartphone ? Lorsqu’ils se trouvent à la table d’une conversation animée, où la parole est libre, s’assume, ils sont comme au spectacle. Ravis de voir la vie s’écouler pour de vrai et incapables d’y prendre part.

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